Le check-up annuel : ce qui est vraiment utile (et ce qui ne l’est pas)
Un patient en bonne santé apparente se présente à votre cabinet et vous dit : « Je viens pour mon bilan annuel. » C’est une demande banale, portée par l’idée intuitive que vérifier régulièrement son corps, comme on entretient une voiture, doit prévenir les maladies. Pourtant, des décennies de recherche — dont les recommandations des grands organismes de santé (USPSTF américain, Canadian Task Force on Preventive Health Care) — montrent une réalité moins évidente : le check-up systématique sans raison n’améliore pas les résultats de santé. Ce qui change la donne, c’est une approche stratégique, basée sur le risque et l’âge, plutôt qu’une ritournelle calendaire [1][2].
Pourquoi les bilans systématiques posent problème
Le bilan annuel de masse souffre d’un défaut conceptuel fondamental : il suppose qu’examiner chaque personne identiquement détecte des maladies cachées avant qu’elles ne causent du tort. Cela semblerait logique si les tests étaient parfaits et si toute anomalie trouvée justifiait un traitement. Or, ni l’un ni l’autre n’est vrai.
Lorsqu’on effectue de nombreux tests chez une personne asymptomatique, la plupart des résultats anormaux ne révèlent pas une vraie maladie — ce sont des faux positifs. Un résultat étrange à une prise de sang déclenche alors des investigations supplémentaires : des examens d’imagerie, des spécialistes, des biopsies. C’est ce qu’on appelle la « cascade diagnostique ». Chaque test supplémentaire augmente le risque de découvrir une nouvelle anomalie, qui elle-même sera anxiogène et potentiellement traitée inutilement [3][4][5].
Pire encore : il existe un phénomène distinct appelé surdiagnostic. Contrairement aux faux positifs, une condition peut être correctement diagnostiquée — un test positif confirme une lésion réelle — mais cette lésion n’aurait jamais causé de symptômes ni menacé la vie du patient. C’est particulièrement vrai pour certains cancers à croissance lente, détectés par dépistage et traités de manière agressive, alors qu’ils n’auraient jamais émergé cliniquement [4][6][3].
Le coût de ces approches est triple : anxiété injustifiée, traitements inutiles avec leurs toxicités propres, et charge financière. Il ne s’agit pas de médecine, mais de surmédicalisation [6][7].
Idées reçues vs réalité
| Idée reçue | Réalité |
|---|---|
| « Un bilan annuel détecte les maladies cachées » | La plupart des anomalies détectées chez les asymptomatiques sont sans conséquence ou des faux positifs [8][9]. Les tests systématiques ont peu prouvé leur efficacité chez les personnes sans risque spécifique |
| « Plus on se fait tester, mieux c’est » | Chaque test supplémentaire augmente le risque d’une cascade diagnostique et d’une surdiagnose, souvent sans améliorer les résultats [6][10] |
| « L’âge détermine le contenu du check-up » | L’âge n’est qu’un facteur parmi d’autres. Le sexe, l’historique familial, les facteurs de risque (tabagisme, poids, tension) sont tout aussi pertinents — voire plus [11][12] |
| « Une anomalie trouvée doit être traitée » | Non. Certaines conditions à progression lente ne nécessitent pas d’intervention et peuvent juste être surveillées. Le traitement automatique d’une anomalie détectée est une source majeure de surdiagnostic [6][7] |
| « C’est sans risque d’avoir un test supplémentaire » | Faux. Au-delà de l’anxiété et des investigations ultérieures, le risque cumulatif de faux positifs sur une vie est significatif [13] |
Recommandations stratégiques selon l’âge et le sexe
Adultes jeunes asymptomatiques (20-40 ans) sans facteurs de risque spécifiques :
Tension artérielle : tous les 1-2 ans [14]
Bilan lipidique : une seule fois entre 20 et 35 ans pour établir une base, puis tous les 5 ans si normal [15]
Examens sanguins généraux (numération, glycémie) : pas recommandés de façon systématique [8]
Femmes : dépistage du cancer du col dès 21 ans (Pap tous les 3 ans jusqu’à 29 ans) [16][17]
Hommes : aucun dépistage systématique recommandé
Femmes 40-50 ans :
Tension artérielle : tous les ans
Bilan lipidique : tous les 4-6 ans [18][16]
Mammographie : débuter à 40 ans, tous les 1-2 ans (les directives évoluent; certains recommandent de débuter à 50 en l’absence de risque familial) [19][16]
Cancer du col : tous les 3 ans (Pap seul) ou tous les 5 ans (HPV seul ou co-testing) [16]
Dépistage du cancer colorectal : à partir de 45-50 ans [16]
Hommes 40-50 ans :
Tension artérielle : tous les ans
Bilan lipidique : tous les 4-6 ans si normal [15]
Dépistage du cancer colorectal : à partir de 45-50 ans [15]
Dépistage diabète : si surpoids ou obésité, envisager dès cet âge [20]
À partir de 50-60 ans, les facteurs de risque, l’historique familial et les comorbidités deviennent décisifs. L’approche devient plus individualisée. Exemple : un homme de 55 ans fumeur nécessite un dépistage du cancer du poumon (scanner faible dose si 20 pack-années); une femme de 60 ans hypertensive a besoin d’une gestion tensionnelle serrée et d’un dépistage lipidique régulier [15].
Ce qui doit vraiment vous amener chez le médecin
Au lieu d’une visite annuelle de « routine », pensez à consulter votre médecin pour :
Une discussion orientée sur les risques : antécédents familiaux de cancer, maladies cardiaques ou diabète
Des gestes préventifs éprouvés : conseil sur le sevrage tabagique, perte de poids, exercice physique, alimentation [15]
Un examen clinique ciblé : symptômes, antécédents ou facteurs de risque spécifiques
Une mise à jour de vos vaccinations
Une revue de vos traitements
Recommandations simples et personnalisables
Connaître votre profil de risque : historique familial, mode de vie, poids.
Adapter la fréquence à votre situation : jeunes et sans facteurs de risque : visite tous les 2-3 ans. Facteurs accumulés : visite annuelle, mais ciblée.
Dire non aux tests de masse injustifiés : questionnez toujours la pertinence d’un test.
Privilégier la prévention primaire : arrêter de fumer, perdre du poids, activité physique.
Chercher l’équilibre : être vigilant, mais pas hypocondriaque.
Conclusion
Le check-up annuel systématique est un vestige du XXe siècle, né d’une époque où on croyait à la médecine industrielle : inspecter tout le monde, partout, tout le temps. L’evidence-based medicine privilégie aujourd’hui le dépistage ciblé, adapté au risque, pour optimiser la prévention tout en évitant la surmédicalisation.
Votre check-up idéal est celui qui vous correspond, selon votre âge, votre sexe, vos facteurs de risque et vos antécédents — pas celui du voisin.
Références
https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S266700542200059X
https://news.northwestern.edu/stories/2023/01/patients-dont-need-to-be-checked-for-everything
https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S074937971730452X
https://www.hsrd.research.va.gov/publications/esp/physical.pdf
https://femalehealthawareness.org/en/cancer-screening-by-age/
https://preventcancer.org/prevention-screening/cancer-screenings-and-prevention/
https://jamanetwork.com/journals/jamainternalmedicine/fullarticle/486618
https://chlpi.org/wp-content/uploads/2025/01/USPSTF-A-B-Recommendations-V3.pdf
https://www.aafp.org/pubs/afp/collections/choosing-wisely/106.html
https://www.portailvasculaire.fr/sites/default/files/docs/preventing_overdiagnosis_bmj_2012.pdf